Pourquoi je ne publie plus de photos de ma fille sur internet
Pendant un moment, je me suis dit que c’était sans risque. Une photo de dos dans la lumière du soir, une silhouette contre le soleil couchant. Rien d’identifiable. Et puis j’ai creusé le sujet — et j’ai tout supprimé.
Le sharenting, c’est quoi ?
Le mot vient de l’anglais share (partager) et parenting (parentalité). Il désigne le fait, pour des parents, de publier régulièrement des photos ou des vidéos de leurs enfants sur les réseaux sociaux ou internet en général. Une pratique devenue tellement banale qu’on ne la questionne presque plus. C’est pourtant là que tout commence.
Les risques, concrets et documentés
Détournement et pédocriminalité
Des rapports d’organisations comme l’Internet Watch Foundation le montrent régulièrement : une part significative des images à caractère pédocriminel qui circulent sur le dark web provient de photos publiées innocemment par des parents. Une photo de bain, de plage, ou même une simple silhouette dans certaines postures peut être extraite, recadrée, ou intégrée dans des collections illicites. L’intention au moment de la publication ne protège en rien l’image une fois en ligne. 1
Géolocalisation involontaire
Chaque publication est un contexte. Le nom de l’école visible en arrière-plan, le parc reconnaissable, les habitudes qui se dessinent au fil des posts. Un inconnu patient peut reconstituer une géographie quotidienne à partir d’une dizaine de photos. 1
L’empreinte numérique permanente
Ce qui est publié ne disparaît pas vraiment. Les moteurs de cache, les captures d’écran, les bots qui aspirent les contenus avant même leur suppression — une image mise en ligne existe potentiellement pour toujours. 2 Ma fille aura peut-être 16 ans quand une photo d’elle enfant ressurgira quelque part, dans un contexte qu’elle n’a pas choisi.
Usurpation d’identité future
Les enfants d’aujourd’hui seront adultes dans un monde où les deepfakes sont accessibles à quiconque dispose d’un minimum de photos sources. Publier régulièrement des images d’un enfant, c’est constituer une banque de données offerte à des usages qu’on ne peut pas anticiper. 1
Harcèlement et détournement
Des photos d’enfants sont régulièrement utilisées pour se moquer, être transformées en mèmes, ou alimenter des dynamiques de harcèlement à l’adolescence. L’enfant ne peut rien dire sur ce qui a été publié des années avant qu’il soit en âge de comprendre.
Ce que dit la loi
Le droit à l’image s’applique dès la naissance. Ce sont les parents qui en sont responsables jusqu’à ce que l’enfant soit en mesure de prendre cette décision lui-même — et cette responsabilité est prise très au sérieux dans les trois pays francophones proches.
En Suisse, le droit à l’image est protégé par le Code civil (art. 28) et par la Loi fédérale sur la protection des données (LPD), révisée en septembre 2023. 3 Une photo est considérée comme une donnée personnelle dès qu’elle permet d’identifier quelqu’un. Le Préposé fédéral à la protection des données précise que ce droit s’applique aussi dans la sphère familiale. 4 Il n’existe pas encore de loi spécifique au sharenting, mais le cadre général est pleinement applicable.
En France, la loi du 19 février 2024 a franchi un cap : elle reconnaît explicitement que les parents ne peuvent pas disposer librement de l’image de leur enfant. 5 En cas de désaccord entre parents, un juge peut intervenir, et un parent qui publie massivement peut se voir retirer ce droit. 6 C’est la première loi européenne à cibler directement le sharenting parental.
En Belgique, il n’existe pas encore de loi spécifique, mais le RGPD s’applique pleinement : publier une photo identifiable d’un enfant requiert une base légale valide, et l’Autorité de protection des données peut sanctionner les violations. 78
Penser à l’enfant d’abord
Il y a une question que je me pose maintenant systématiquement : est-ce que ma fille, dans dix ans, serait à l’aise avec ça ?
Elle ne peut pas consentir aujourd’hui. Mais c’est elle qui vivra avec les conséquences de ce qu’on publie maintenant. On construit son identité numérique avant qu’elle ait la moindre notion de ce que c’est — souvent pour partager une fierté, un moment de bonheur. C’est humain. Mais l’intention ne protège pas. 9
Kinderschutz Schweiz le formule clairement : chaque enfant a le droit à une entrée dans la vie numérique qu’il choisit lui-même. 10 Ce qu’on publie maintenant, c’est une décision prise à leur place, pour toujours.
Partager autrement : simple et privé
Arrêter les publications publiques ne veut pas dire couper les proches de la vie de sa famille. Il suffit de déplacer le partage vers des espaces fermés.
Pour ma part, j’utilise deux choses :
Un groupe WhatsApp familial fermé, limité aux grands-parents et aux proches de confiance. C’est immédiat, tout le monde sait déjà s’en servir. La limite : WhatsApp appartient à Meta, et ses conditions d’utilisation méritent d’être lues. Mais c’est un compromis raisonnable face à une publication publique.
Un cloud familial privé, accessible uniquement aux personnes invitées, protégé par mot de passe. Les photos y restent sans être indexées, sans algorithme, sans “likes”.
Il existe d’autres alternatives pour ceux qui veulent aller plus loin — des apps dédiées comme FamilyAlbum ou MemoFamille, des albums chiffrés, ou le partage via Signal. L’essentiel, c’est de choisir un espace où on contrôle qui voit quoi.
Ces quelques photos supprimées, c’est une petite décision que j’espère ma fille appréciera un jour, même sans le savoir. Et toi, as-tu déjà pensé à ce que tes enfants diront de leur présence numérique dans vingt ans ?
Références
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Generali — Les dangers du sharenting ↩︎
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Swisscom — Sharenting : protection des enfants en ligne ↩︎
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PFPDT — Prendre et publier des photos ↩︎
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Réseau suisse des droits de l’enfant — Le droit à l’image doit aussi être respecté dans le cadre familial ↩︎
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Vie-publique.fr — Loi droit à l’image des enfants sur internet ↩︎
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Village Justice — Protection renforcée : la loi du 19 février 2024 ↩︎
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Autorité de protection des données belge — Le droit à l’image ↩︎
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ONE Belgique — Droit à l’image, enfants et le web ↩︎
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Education aux médias — Droits de l’enfant à sa propre image ↩︎
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Kinderschutz Schweiz — Attention lors du partage de photos d’enfants sur internet ↩︎